27 février 2006
Aimer quelqu'un, c'est le lire
Aimer quelqu'un, c'est le lire. C'est savoir lire toutes les phrases qui sont dans le coeur de l'autre, et en lisant le délivrer. C'est déplier son coeur comme un parchemin et le lire à haute voix, comme si chacun était à lui-même un livre écrit dans une langue étrangère.
Christian Bobin, La lumière du monde
Echapper à l’ombre et aux cauchemars
Chaque pas vers la lumière lui parut être une victoire sur lui-même. Luttant contre une nausée tenace, John s’engagea dans une longue avenue bordée d’élégants hôtels particuliers au luxe affiché sans ostentation.
L’architecture de cette avenue fut pour John comme une bouffée d’air frais pour un noyé. Il avançait par paliers d’une dizaine de mètres, et s’arrêtait, laissant son regard errer sur les fenêtres aux meneaux ouvragés, surmontées de frontons à l’alternance d’arcs de cercle ou de triangles parthéniens. Il admirait, les moulures des pilastres et des colonnes engagées, la variété des frises et des chapiteaux, la diversité des encadrements de porte, la simplicité des corniches qui cachaient habilement les gouttières et les chéneaux.
Lever la tête lui faisait perdre en partie l’équilibre, mais sans qu’il s’en rende vraiment compte, chaque détail architectural redonnait vie à ses cellules et reliait à nouveau ses neurones atrophiés d’amnésique. Il contempla longuement une série de corbelets sculptés qui soutenaient un balcon orné de délicats garde-corps en fer forgé.
Visiblement, son cerveau nécessitait le lyrisme d’ouvrages d’art pour combler le vide de sa mémoire. Une foule d’images répondait en écho à ses investigations de formes et de volumes.
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22 février 2006
J’irai, loin des murs de marbre
J’irai, loin des murs de marbre,
Tant que je pourrai marcher,
Fraterniser avec l’arbre,
La fauvette et le rocher.
Victor Hugo, Les chansons des rues et des bois
20 février 2006
Fissure
Plusieurs micro-évènements avaient entamé son irrépressible besoin de sombrer dans l’autodestruction. Sa curiosité naturelle pointait peu à peu sous la carapace de son abrutissement volontaire.
Il avait surtout besoin de comprendre ce qu’il lui arrivait. La douleur qui avait causé sa brutale dépression était toujours présente, mais peut-être qu’enfin, il allait pouvoir accepter de la localiser dans le fatras d’images embrouillées qui assaillait par vagues son cerveau éprouvé. Il sentait qu’il devait prendre le temps de voir les choses en face, quelles qu’en soient les conséquences.
D’autre part, il s’étonnait de ressentir encore le froid, la faim, la soif, mais en plus, il ressentait de mieux en mieux son amnésie comme quelque chose d’étranger à lui et qu’il faudrait combattre. Ce sentiment était tout nouveau et prenait à chaque instant le pas sur son envie d’oublier, d’oublier quoi ? Déjà les interrogations affluaient et pour une fois il les laissaient s’immiscer en lui.
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Battement
Pas d’aile, pas d’oiseau, pas de vent, mais la nuit,
Rien que le battement d’une absence de bruit.
Guillevic, Sphère
19 février 2006
J’aime mieux encore souffrir que d’être consolé
« Esclaves d’une loi fatale,
Sachons taire les mots soufferts.
Pourquoi veux-tu donc que j’étale
La meurtrissure de mes fers ?
Aux yeux que la misère effraie
Qu’importe ma secrète plaie ?
Passez, je dois vivre esseulé ;
Vos voix ne sont qu’un bruit sonore ;
Passez tous ! j’aime mieux encore
Souffrir, que d’être consolé !
Victor Hugo, Odes
18 février 2006
Destinée
Pense à la substance qui forme le tout et dont tu as reçu une parcelle ; à la durée toute entière, dont un court et imperceptible intervalle t’a été attribué ; et à la destinée, où tu as ta place, toute petite.
Marc Aurèle, Livre V
Où suis-je ?
Une fois de plus John s’était réveillé amnésique et perdu, chiffonné, courbatu et souffrant d’une épouvantable migraine. Le corps douloureux, il s’était levé du banc où il semblait avoir sombré assez longtemps dans une inconscience lourde. Il se mit en marche, non sans peine, son grand corps allongeant de longues foulées à un rythme très ralenti.
Il sortit du quartier sombre de la ville, aux ruelles étroites et tortueuses, et avança au grand jour vers une rue large, claire et bordées de grands arbres. Ses yeux se plissèrent à l’arrivée dans la luminosité, mais il continua. La migraine était si forte qu’il ne la sentit pas se renforcer par l’éclat des rayons de soleil qui se réfléchissaient sur les façades claires des immeubles.
"Peu importe la douleur", pensa-t-il
"Envie de lumière. Echapper à l’ombre et aux cauchemars."
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16 février 2006
Je suis un fou
Je suis un fou qui semble un sage.
J’emplis assis dans le printemps,
Du grand trouble du paysage
Mes yeux vaguement éclatants
Victor Hugo, Les chansons des rues et des bois
La porte du dolmen
John dut plier en deux sa grande carcasse pour suivre la vieille qui se faufilait sous le dolmen. Elle tenait à la main une bougie du genre chauffe-plat qu’elle avait posé au fond d’un pot de confiture pour protéger la flamme des courants d’air. Keridwen frolait les parois du dolmen avec son lumignon improvisé, manifestement à la recherche d’une trace quelconque. La flamme vacillante éclairait les blocs de pierres d’une lumirère rasante qui faisait ressortir les aspérités de la surface.
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