21 mars 2006
Contemplant tout, visage, aurore, pierre
L'idée d'un chimérique renoncement aux livres : naïveté de ce rêve qui vient à ceux qui veillent trop tard, trop longtemps, sur trop de livres. Non. L'issue, s'il y en a une, serait dans une généralisation de la maladie : mobilisant pour chaque seconde de chaque jour ce désespoir d'abord circonscrit à la seule chambre de lecture, d'abord actif dans le seul temps de lire. Contemplant tout, visage, aurore, pierre, comme autant de livres proposés.
Christian Bobin: "Souveraineté du vide" suivi de "Lettres d'or"
20 mars 2006
La substance des êtres est comme un fleuve
Réfléchis souvent à la rapidité avec laquelle est emporté et passe tout ce qui existe et tout ce qui naît. La substance des êtres est comme un fleuve qui coule sans cesse ; un changement continu est la loi de toute activité ; tout principe efficient est sujet à mille variations. Presque rien n’est stable, et tout proche est le gouffre béant de l’infini du passé et de l’avenir, où tout s’évanouit. N’est-il donc pas un fou, celui qui au milieu de tout cela, s’enfle ou s’agite, ou se tourmente, en comptant pour quelque chose la cause de son trouble, le moment où il a été conçu et le temps qu’il peut durer ?
Marc Aurèle
18 mars 2006
Tud Goémon
John s’était levé tôt, reposé. Cette sensation de plénitude inhabituelle lui fit presque peur. Pour une fois il s’était endormi sans boire. Pour une fois depuis trop longtemps, il avait dormi sans cauchemar, il s'était réveillé sans nausée. D’un pas lent mais décidé, il avait marché vers le port, puis avait suivi, une bonne heure, un chemin sur le bord de l’estuaire sinueux jusqu’à voir la mer et l’horizon sans limite se détacher du rivage. Il n’était pas encore à l’embouchure qu’il devinait là-bas derrière un petit archipel, mais la vue était belle et dégagée.
Il s’était assis sur un rocher couvert de lichen jaune, en face d’un petit bois de sapin qu’il voyait bien sur l’autre rive. L’estuaire s’élargissait d’un coup à partir de ce rocher. En face, au pied du bois de sapin, un rocher gris marquait de même une sorte de frontière entre la rivière et la mer. Un goéland s’y était perché pour surveiller de haut son territoire. La marée était haute. Descendait-elle ? Des pêcheurs se hâtaient de rejoindre leur lieu de pêche ou de rentrer au port. Le ronron de leur moteur était ponctué par les gémissements des goélands qui suivaient ceux qui vidaient leurs poissons. John devina que le petit bois en face dissimulait une maison et qu’une ou plusieurs autres se cachaient sur les îles. John laissa son esprit vagabonder dans les méandres de sa mémoire.
Ce paysage lui était familier. Il ne chercha pas à en comprendre le sens mais il croyait pourtant n’être jamais venu ici. De toute façon, il ne savait pas non plus comment il était arrivé sur le port un matin. Il se contenta d’apprécier la beauté de la vue et s’assoupit doucement dans le soleil tiède du matin d’été.
Un bruit léger, tout près de lui, le tira de sa torpeur. Un objet informe avait pris place à quelques pas sur un autre rocher pendant son assoupissement. Cette chose compacte, d’un gris-brun gluant et visqueux, restait immobile mais paraissait cependant animée d’un mouvement léger de respiration. « On dirait un être humain recroquevillé recouvert d’algues », pensa John, intrigué. Il ne bougea pas plus et resta regarder l’étrange apparition, attendant qu’un événement modifie l’aspect de la chose, la fasse bouger ou quelle disparaisse, peut être. Il n’en savait rien et pour tout dire, il s’en fichait, ou se laissait le croire. La mer était un peu descendue, l’eau commençait à faire place à la vase.
Les pêcheurs continuaient leur va-et-vient, des bateaux de plaisance remontaient la rivière, des kayaks passèrent descendant vers l’embouchure de l’estuaire. Un cormoran séchait ses ailes, perché sur une balise rouge. Des sternes plongeaient, des mouettes et des petits limicoles becquetaient la vase à la recherche de vers.
John observait du coin de l’œil la silhouette depuis pas mal de temps, quand elle bougea enfin. C’était une forme humaine qui se décolla du rocher avec fluidité comme un paquet de goémon soulevé par une vague.
...
Une fille
Une fille attendait
sur le quai de la gare
à six heures et quart
16 mars 2006
Je ne chercherais plus rien à faire
Je ne chercherais plus rien à faire, s'il m'était dit, s'il m'était prouvé, que j'ai tout le temps pour le faire.
André Gide, Les Nourritures terrestres
15 mars 2006
Etre aimé c’est l’enfer
Aimer n’est rien. Etre aimé c’est l’enfer. A tel point qu’on donnerait le ciel, dans la solitude, pour être aimé.
Georges Perros, Papiers collés
14 mars 2006
John avait sombré
John s’était endormi paisiblement, pour la première fois depuis longtemps, sur la méridienne de la bibliothèque. Depuis sa découverte de la Grande Demeure, il retrouvait le goût de vivre en travaillant à la restauration des salles de réception. Toute la journée précédente avait été occupée par la peinture au badigeon de chaux dont il avait entrepris de décorer la grande salle à manger du premier étage. Le soir venu, le corps fourbu, il s’était réfugié dans sa pièce préférée, au second étage de la grande demeure, la bibliothèque. Il avait choisi un ouvrage qui traitait exclusivement de la sculpture de Donatello. Devant une double-page montrant des reproductions de la Madeleine et du saint Georges, pris de vague à l’âme, son regard s’était échappé vers le plafond, où une fois de plus, il retrouvait la sibylle delphique qui l’émouvait tant. Les rêves s’étaient mêlés à ses pensées et John avait sombré dans un doux repos.
...
Fais-toi Norme du monde
Connais en toi le blanc
Adhère au noir
Fais-toi Norme du monde
Être Norme du monde
C'est cheminer avec la Vertu immuable
C'est retourner au Sans-limites.
Lao Zi, tao te king, 28
10 mars 2006
Brûlons les divans de l'esthétik
Du moment que nous nous efforçons de vivre sincèrement, tout sera pour le mieux, même si nous devons avoir inévitablement des peines sincères et de véritables désillusions ; nous commettrons probablement aussi de lourdes fautes et accomplirons de mauvaises actions, mais il est vrai qu’il vaut mieux d’avoir l’esprit ardent, même si l’on doit commettre plus de fautes, que d’être mesquin et trop prudent. Il est bon d’aimer autant que l’on peut, car c’est là que gît la vraie force, et celui qui aime beaucoup accomplit de grandes choses et en est capable, et ce qui se fait par amour est bien fait.
Vincent Van Gogh, Lettres à son frère Théo
09 mars 2006
Une bibliothèque
Quel trésor ! Pourvu que …
Heureusement, il put lire les quelques titres que son regard balaya et se rassura en devinant qu’ils étaient écrits dans une langue qu’il saurait lire. Il ouvrit une vitrine au hasard et saisit un des premiers livres que sa main approcha. Un livre sur la peinture flamande, pas son sujet préféré, mais qu’importe ! Il avisa un grand fauteuil recouvert d’un drap et s’assis, prêt à commencer sa lecture improvisée. C’est alors que s’adossant au fauteuil et levant inopinément le nez de sa future lecture, il la vit.
Elle ! Encore elle ! Mais pourquoi ?
Au plafond de la bibliothèque, une magnifique peinture à fresque s’étalait sur près de douze mètres carrés. Il reconnaissait le visage de celle qui le regardait de ses yeux de plâtre peint. Il le voyait surgir à tout instant sur l’écran intérieur de son front. Magnifique et captivante, belle et envoûtante mais tellement inquiétante pour lui ! Il ne comprenait pas pourquoi ce visage hantait ce qui lui restait de mémoire. Il resta pétrifié en la retrouvant peinte au plafond. Incapable d’effectuer le moindre mouvement, le regard vissé sur le visage du tableau, il retrouva les trois couleurs qu’elle portait, le bleu, en voile lourd posé sur sa chevelure, l’orange du manteau, le vert de la robe. Il eut cependant la force de s’apercevoir que sa mémoire n’avait pas gardée intacte la disposition de ces trois couleurs. Parfois il voyait le voile orange et la robe bleue, parfois le manteau bleu couvrait une robe verte. Assise, elle tenait un parchemin déroulé au bout de ses bras et paraissait lire de ses yeux de jade, au-delà de celui-ci, dans l’éther azuréen, quelque mystérieuse pensée.
Sibylle !
C’était le prénom qu’il attribuait à cette femme sans aucune idée de la raison pour laquelle il s’imposait à son esprit vacillant.














