29 juin 2006
Alors, je te connais
Alors, je te connais
Car je suis de ceux des marécages.
Des vases de l'estran au fond des abers
mon peuple depuis longtemps
cherche les mots qui tordent le coeur des hommes.
Car je suis de ceux des landes.
Du dessous des pierres au maquis des bruyères
mon peuple depuis longtemps
cherche les mots qui font danser le désir des hommes.
Car je suis de ceux des bois.
Du creux de l’arbre mort à la clairière des chênes
mon peuple depuis longtemps
cherche les mots qui endorment le temps des hommes
28 juin 2006
il cherche un poète dont le nom lui échappe
Il jette un œil rapide à la vitrine, juste assez pour apprécier la mise en scène. Cela importe peu, il franchit la porte et s’enfonce droit vers la moitié de la première pièce, encore suffisament étourdi pour ne pas prêter attention non plus, à une dame cachée derrière l’écran d’un ordinateur. Il a besoin de toucher le papier, de tourner les pages, d’avaler à la hâte les quatrièmes de couverture des ouvrages dont le titre retient sa main. Migraine lancinante que le froissement des feuilles parvient à dompter. Etrange rapport du corps aux mots par la caresse des pages. Il se noie dans un rayon de poésie. Fébrile, il cherche, il ne sait plus qui, un poète sans doute, dont le nom lui échappe mais qui murmure à ses oreilles une forte mélopée. Il entasse les livres en équilibre sur une seule pile. Pourquoi ceux-là sont-ils présentés à plat sur une table ? Il penche la tête par habitude sur l’épaule gauche comme pour survoler les titres d’un rayon.
« Vous désirez un renseignement ? »
Il sursaute pris au piège de la confrontation. Parler. Ouvrir la bouche. Proférer un son. N’importe quoi pour replonger dans sa solitude éberluée.
« J’erre, merci, je trouverais mon chemin. »
Ça lui a échappé, ces mots-ci comme d’autres, il n’y pensait pas. Il ne pense pas, il veut fouiller, se nourrir de l’effleurement des doigts sur les pensées écrites. Lire. S’abstraire. Un homme a écrit cela. S’abstraire du monde pour lui trouver un sens.
Lunettes sur le bout du nez, la dame se recache derrière l’écran d’ordinateur. Il devient transparent, il passe dans l’autre pièce. Pas de livres ici, des peintures, des sculptures. L’idée lui plaît. Un livre d’or. Il écrirait s’il pouvait admirer les oeuvres. Mais l’envie lui manque. La nausée remonte à ses lèvres. Le sol tangue. Il doit sortir, prendre un livre et quitter l’intérieur. Un livre de jardin, pourquoi pas ? Il le paie, sort en hâte et respire à nouveau.
contre addiction tenace
Moteurs coupés, l’âme vague filant sur son erre, mes pieds s’ancrent au bitume.
La devanture rouge éclatante d’une boutique accroche mon regard ébloui. Elle réveille une contre addiction tenace et beaucoup plus ancienne. Je me sens incapable d’y résister, d’autant que celle-là redonne un peu de faux-éclat à ma dignité déchiquetée. J’entre dans la librairie. Pas dans un bar. La nuit reviendrait assez vite, inévitablement, avec sa ronde infernale de solitude amère, de désespoir tranchant, de volonté anéantie.
Parfums de quais
Dans cette ruelle fétide derrière la taverne aux puanteurs iodées
Au milieu des senteurs de pluie de sperme et de mauvais bourbon
Je goûte sur ton cou salé l’âcre de la rouille et du fioul frelaté
Tes lourdes phéromones ont submergé mes alcools de sueurs
Las, je m’écroule le nez hémoglobine dans le pisseux fumé du caniveau
Texte et illustration:Yann Le Rousic
CARGO
27 juin 2006
comme à chaque fois la vie revint
Et peu à peu, comme à chaque fois la vie revint, ramenée lentement au fil des pas déroulés sur le gras des pavés. Longtemps j’errais par les ruelles obscures à l’ombre du château. Une douleur violente, lourde, battait mon front, je fuyais la lumière, les yeux baissés, les épaules lasses d’une nuit oubliée. Je suivais le bord du trottoir, guide incontestable d’une erratique perdition. D’avancer pas après pas réveillait mon corps défunt sur le quai de brouillard. La vie revint comme toujours habitée d’une douce angoisse. Le refrain d’une vieille chanson d’America s’installa en boucle au fond de ma gorge.
I need you
like the flower need the rain
You know, I need You
Le soleil poussa les toits des maisons, il écarta les façades des ruelles et apporta une place lumineuse sous mes pas. Du bruit, des gens, des voitures, tout bougeait en tous sens, je dus arrêter mes pas et laisser l’agitation passer autour de moi.
et j'ai respiré l'horizon
J’ai erré dans la ville sur les traces d’une peinture en mémoire. J’ai marché sur les pas d’une poésie en miroir. J’ai tenté d’effacer tous les repentirs gravés sur mon cœur. J’ai franchi des rivières de fiel jaune, enjambé des écluses de colère noire. Je me suis penché au balcon du parvis d’une église. Et j’ai respiré l’horizon. Bleu. Et j’ai oublié.
chasser mes débris de tempête
La brume matinale secoua mes muscles engourdis. La ville dormait encore, je me mis en marche. Lentement. Pas à pas. Chaque respiration me remontait une nausée puante à la gueule. Marcher. Evacuer la nuit. Pisser tout mon corps jeté contre un mur. Marcher et respirer. Aérer une à une toutes mes horreurs de moi. Chasser pas à pas mes débris de tempête. Répandre vaincu, dans une encoignure, le dégoût de ma vie, l’écœurement de ma mort. Chien épars à l’angle d’une rue. Reprendre ce souffle qui m’inonde de larmes. L'amertume dégueulée dans chaque coin perdu.
À l'encre
À l'encre
Je marche sur les quais de Brest la désolée
Le Port de commerce luit des larmes d’un crachin pathétique
Les pavés se rêvent vainement des mots de Mac Orlan
Sombre Cargo cassé, trépassé, quelle bombe est passée là ?
Sous les gravats de quel porche est ensevelie Barbara ?
C’était quand déjà ?
Dans quel trou dans l’eau a sombré Fanny ?
C’était ou déjà ?
Bon dieu qu’elles sont jolies les âmes des dames qui arpentent la pluie
Celles que pensent mes mots
Celle qui pansent mes maux
Pour une pièce en or … et quand ils ont bien bu
Une putain et du Rhum
Putain du Rhum
il me faut du Rhum … et des femmes
Trouver la taverne
Trouver la taverne et tout mettre en berne
Trouver le verre, le Grall qui emprisonne mon ancre de miséricorde
Trouver le plus crade des rades de la rade
et calfater mon âme à coup d’addictions de bourbon et de largesses de Guinness
Se caler sur le zinc cradingue et partir
Partir en piste et boire avec les ombres qui sombrent dans ma mémoire
Partir en bordée avec Jean-marie, Jack, Pierre, John, Paol, Xavier, Corto, et les autres
Partir pour une nuit, pour une vie jusqu’au plomb du petit matin
et gerber à l’aube toute cette daube qui me laisse encore à l’encre
©Texte Yann Le Rousic
CARGO
26 juin 2006
défaut d’histoire
N’a plus qu’un seul souvenir précis. Elle le regarde droit dans les yeux et lui dit : « Je pars. »
Le reste n’est qu’un ramassis de sensations désagréables. Se
retrouver seul à fumer clope sur clope avachi dans le canapé devant un écran de
télé éteint. Ouvrir cent cinquante fois le réfrigérateur et constater qu’il ne
reste plus aucune bière. Se rabattre à nouveau sur le placard à apéritif et
tenter d’arracher à une bouteille une autre dernière goutte de vodka. Sortir
dans la rue sous une pluie battante. Aller à pied au bar le plus proche. Boire.
Sortir du bar comme un zombie. Se rendre au bar d’en face. Boire. Rentrer
s’affaler sur la moquette de l’appartement. Ramper jusqu’au chiottes. Vomir. Se
réveiller deux jours plus tard. Plus de mémoire. Plus d’identité. Plus
d’histoire. Plus de famille. Plus d’amis. Plus de boulot ? Ne sait même pas de
quoi on parle là !
Sortir prendre un petit coup. Se faire chasser des bars à
coups de poings, de pompes, de matraque, de batte de base-ball et de seau d’eau
sale. Se réveiller avec la gueule de bois, sale, trempé, gelé, allongé sur un
banc public. Rentrer tenter de se prendre une douche. Renoncer en voyant sa
gueule dans le miroir de la salle de bain. S’affaler sur la moquette.
Oublier.
Zoner des jours et des jours. Acheter des clopes. Regarder
au-delà du plafond en fumant et buvant. Rendre l’appartement qui était en
location. Vendre tout ce qu’il contenait à un brocanteur. Aller boire le
produit de la vente. Se faire jeter du bar après avoir renversé quelques tables
et provoqué une bagarre. S’affaler sur le trottoir, un banc ou des marches.
Echapper aux flics, ça, c’est comme instinctif, il est déjà loin, en rampant
s’il le faut, lorsque les sirènes sonnent ou que les camionnettes arrivent.
Rentrer se coucher au matin dans un hôtel miteux.
Et recommencer le lendemain, la nuit suivante et le
surlendemain.
enclume et calfatage
(à la recherche d'une bouteille et de la mémoire)
John laissa les yeux fermés plusieurs longues minutes. Une enclume battue par un forgeron dingue sonnait juste derrière ses sourcils. Le sol se dérobait sous ses pieds. Il tenta de rester immobile malgré le léger roulis qui animait son corps. Debout, les yeux toujours fermés, une nausée au bords des lèvres serrées sur sa cigarette, il essaya de respirer profondément. Une odeur de poisson pourri agrémentée d’algues en décomposition traversa la fumée de sa clope et lui arracha un haut-le-cœur. Désormais, il en fallait beaucoup plus avant qu’il ne répande tripes et boyaux misérablement à ses pieds. Il prit sur lui d’inspirer à nouveau une grande goulée d’air, suivie de quelques autres. Puis, toujours les yeux fermés, il écouta. Les bruits alentours ne correspondaient pas à l’odeur. Sa mémoire endomagée lui disait que les odeurs de poisson, d’algues pourries, de fer rouillé et de calfatage bitumineux était celle d’un port. Mais nulle agitation, nul bruit de grincement d’appareil de levage, nulle animation et surtout, nul cri d’oiseau marin. Le bruit des vagues qui s’écrasent contre un quai. C’est tout. Et ça ajoute à l’impression générale de tangage.
Merde faut j’allume une nouvelle clope. Fait chier d’avoir paumé mon nom-de-dieu de putain de briquet.
Le geste fut joint à la pensée et permis qu’il se décide à entrouvir les yeux. Il mit une nouvelle cigarette à ses lèvres et utilisa l’extrémité du mégot précédent pour l’allumer. La fumée lui fit cligner les yeux. Il étira une paire de longs bras musclés, reprit sa cigarette de la main gauche et bailla du mieux qu’il put en faisant craquer ses maxillaires.
Bordel, qu’est-ce que je fous-là ? Je ne sais même pas où trouver un zinc ici. C’est désert ce coin !
Il lui revint à l’esprit plusieurs images de port, tous bien vivants, remuants, agités. Il ne sait pourquoi cette ambiance lui manquait. Ce n’est certes pas le bruit qui lui faisait défaut, dans l’état où il était, son crâne n’aurait pas supporté un décibel de plus. Chance, il régnait dans ce lieu un silence de mort. Non, c’est l’activité des arrivées et départs de bateaux, les dockers, les filles, les conteners et les dealers qui n’étaient pas là mais dont l’absence soulevait en lui des pans d’ombre sur les fichiers altérés de sa mémoire.
Amnésique.
Le mot commençait à avoir un sens. Il savait que c’était son problème. Il savait aussi qu’il était mort. Mais dans l’instant ces deux mots n’avaient pas l’importance que revêtait pour lui un comptoir de café. Un autre mot vint occulter tout espoir de pensée relativement sensée : bourbon. Il se mit lentement en marche et allongea au ralenti de puissantes emjambées vers une destination inconnue, si possible civilisée et bien fournie en vivres de première nécessité, de l’alcool et du tabac.







