Baie de l'Enfer

Né d’un soir de solitude et d’une canette de bière, réveillé amnésique sur un port avec la gueule de bois. Truc classique de celui qui joue un personnage, il met un peu de lui, un soupçon de rêves, une cuiller d’imagination et sa schizophrénie ordinaire.

23 juin 2006

je sens que le temps coule

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“Où nous emportes-tu ? Ce navire sombrera avec le fruit de nos efforts. Dehors je sens que le temps coule en vain. Je sens le temps qui coule. Il ne doit point couler ainsi, sensible, mais durcir et mûrir et vieillir. Il doit ramasser peu à peu l’ouvrage. Mais que durcit-il, désormais, qui vienne de nous et qui restera ?”
Car le chagrin est toujours fait du temps qui coule et n’a point formé son fruit. Il est chagrin de la fuite des jours, du bracelet perdu lequel est du temps qui s’égare, ou de la mort du frère laquelle est du temps qui ne sert plus.

Saint-Exupéry,  Citadelle
   
   

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22 juin 2006

il se faufila dans le bar

John regarda l’être se mouvoir sur la grève. Il glissait en mouvements fluides, semblant à peine toucher le sol. Tout son corps, ce qui paraissait être ses vêtements, sa chevelure luisaient comme s’il venait de sortir de l’eau. Drôles de rastas, on dirait du goémon ! pensa John. Il ne distinguait pas son visage. La chose passa devant lui prestement et s’éloigna le long du rivage, doublant bientôt un groupe de roches noires qui lui barra la vue.

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L'homme Sauvage - Cathédrale Saint-Tugdual

 

La faim commençait à se faire sentir. John se leva et décida de rentrer vers son nouveau domicile. Etrange, pensa-t-il. Depuis que je suis arrivé, je ne crois pas avoir eu besoin de manger. En fait, je ne m’en souviens pas. L’amnésie, encore. Il reprit le chemin à travers les ajoncs et marcha longuement avant de revoir le clocher au-dessus du port. Un petit vent se levait, il remonta le col du blouson.

 

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clocher Saint-Michel

 

Les lumières s’allumaient sur la ville quand il arriva sur les quais. Les mains au fond des poches, il se faufila dans le bar à la suite d’un gros homme qui venait d’ouvrir la porte d’une violente poussée, juste avant que le battant ne se referme. Il se dirigea au bout du comptoir et sortit un paquet de cigarettes froissé de la poche de son blouson. Il le tapota sur le zinc pour en faire sortir une clope. Il pensa qu’on appelait le dessus du comptoir des cafés le zinc, alors que ça fait sans doute longtemps qu’on les fabrique tous en inox. Puis il sortit une pochette d’allumettes. Il fuma trois cigarettes en regardant le patron causer avec ses clients en se demandant s’il était transparent ou si on le dédaignait parce qu’il n’était pas du coin. Il décida qu’il ne bougerait pas et resterait à fumer au bout du comptoir tant qu’il lui restait des clopes en attendant tranquillement que quelqu’un lui propose de le servir. Il ne se sentait plus d’impatience, cette sensation l’avait totalement quitté lui semblait-il.

   

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15 juin 2006

Venelle de l'Enfer

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un lieu nommé l'Enfer

Mon grand-père est né dans un lieu nommé l'Enfer, dans la ferme de l'Enfer près d'une baie appelée Baie de l'Enfer. J'ai découvert ce lieu récemment un peu après la mort de mon père. Je le connaissais bien depuis la rive opposée de la rivière où mon père avait construit une sorte d'ermitage. Je le connaissais bien sans jamais l’avoir visité. Il suffisait de traverser la rivière, en bateau ou sur le pont. Je crois avoir vu, observé, guetté, marché, couru, roulé, nagé, navigué, tous les alentours de cet endroit. Mon père ne nous y a jamais menés, je n'y ai jamais mis les pieds avant cette année, avec ma mère. Elle habite à moins de vingt ou trente kilomètres de cet endroit depuis un demi-siècle mais mon père qui nous a montré tous les chemins de la région ne l’y avait emmenée qu’une fois il y a quarante-cinq ans.

J'ai vu l'Enfer cette année. Ce lieu m'a donné envie d'en savoir plus sur l'histoire de ma famille. Cela se construit peu à peu, très lentement, dans une fiction sur trois ou quatre blogs. On ne tire pas son origine impunément d'un endroit pareillement nommé !

J’en parle aujourd’hui dans ce voyage à travers mes pensées sombres car j'ai découvert Prune et sa poésie des rues et des chemins depuis un message laissé sur le blog de Yo. Evidemment sa rue de l’Enfer s’est trouvée rapidemment sous mes pas ! Traversée de l’espace et du temps … la navigation hasardeuse sur les vagues d’Internet, c’est aussi cela, en rapport avec une note de Kitty, "Pensée blogienne" 

Lorsque j'habitais Paris, quartier Denfert, c'était à trois pas du Passage d'Enfer, évidemment.

En réponse à Claire, l'Enfer intérieur de John s'éclaire et se colore doucement semaine après semaine.


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12 juin 2006

Fantôme d'amour

Je me composai donc une femme de toutes les femmes que j'avais vues : elle avait la taille, les cheveux et le sourire de l'étrangère qui m'avait pressé contre son sein ; je lui donnai les yeux de telle jeune fille du village, la fraîcheur de telle autre. Les portraits des grandes dames du temps de François Ier, de Henri IV et de Louis XIV, dont le salon était orné, m'avaient fourni d'autres traits, et j'avais dérobé des grâces jusqu'aux tableaux des Vierges suspendues dans les églises.

sylphide


Cette charmeresse me suivait partout invisible ; je m'entretenais avec elle, comme avec un être réel ; elle variait au gré de ma folie : Aphrodite sans voile, Diane vêtue d'azur et de rosée, Thalie au masque riant, Hébé à la coupe de la jeunesse, souvent elle devenait une fée qui me soumettait la nature. Sans cesse, je retouchais ma toile ; j'enlevais un appas à ma beauté pour le remplacer par un autre. Je changeais aussi ses parures ; j'en empruntais à tous les pays, à tous les siècles, à tous les arts, à toutes les religions. Puis, quand j'avais fait un chef-d'oeuvre, j'éparpillais de nouveau mes dessins et mes couleurs ; ma femme unique se transformait en une multitude de femmes, dans lesquelles j'idolâtrais séparément les charmes que j'avais adorés réunis.

François-René de Chateaubriand, Mémoires d'Outre-tombe
 

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