Baie de l'Enfer

Né d’un soir de solitude et d’une canette de bière, réveillé amnésique sur un port avec la gueule de bois. Truc classique de celui qui joue un personnage, il met un peu de lui, un soupçon de rêves, une cuiller d’imagination et sa schizophrénie ordinaire.

15 mai 2008

L'homme marchait

L'homme marchait à grandes enjambées rapides au rythme d'un standard de Charlie Parker. Billie's Bounce n'était facile à siffloter et Nessy, qui était au moins aussi sourde que John au jazz, crut qu'il était amateur de sax ou même qu'il en jouait peut-être. Elle peinait à le suivre et s'essoufflait, toujours accrochée à son bras. La rue grimpait du port vers un plateau où s'étendaient les quartiers huppés de la ville. D'autant que l'air s'alourdissairt d'un orage imminent. Depuis toujours, il semblait que le ciel s'accordait à l'humeur de Nessy et qu'il s'efforçait d'arroser les instants à mémoriser. Il marmonait gravement, tout près d'eux, menaçant. L'éclair flécha soudain le ciel à trois pâtés de maisons. Le cumulonimbus creva lorsqu'ils débouchèrent sur l'avenue. De grosses gouttes s'écrasèrent sur leurs épaules et rebondirent sous leur pieds. En quelques secondes chemise et robe furent trempés. Nessy perçut l'odeur épicée de la peau chaude de John à travers le tissu humide et frissona. Ses pas étaient génés par le tissu de sa robe qui se plaquait sur ses cuisses. Sa chevelure reprit sous la pluie l'apparence lourde d'un bouquet d'algues rouge sombre pailleté de mica qui collait sur son dos. "On arrive" jeta-t-il.

Puis John stoppa devant l'entrée d'une haute demeure de l'avenue. Il poussa le grinçant portail de fer forgé sur le jardinet qui séparait la maison du trottoir. En réalité, ce qui devait être un jardinet autrefois était terriblement embroussaillé de ronces et d'orties. Nessy sautilla par-dessus les herbes folles et les piquants jusqu'aux marches du perron qu'elle grimpa quatre à quatre pour s'abriter sous le porche. La porte n'était pas fermée, il s'effaça pour la laisser entrer. "Il n'y a pas d'eau chaude" dit-il en s'échappant derrière une cloison. Nessy l'entendit monter un escalier. Deux hautes fenêtres éclairaient à peine la pièce obscure. Eclairs et tonnerre qui se battaient dehors, baignaient cet antre d'une ambiance inquiétante. Mais Nessy se sentit bien. Etrangement bien.

 

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