16 mai 2008
MUSE Feeling Good
15 mai 2008
par une nuit d'orage
John redescendit d'un pas léger que Nessy n'entendit pas approcher. Il posa une couverture sur le dossier d'un divan. Puis il s'approcha d'elle, souleva délicatement sa robe trempée et l'enleva sans plus de manière. Il lui défit les sandales et retira également ses sous-vêtements puis l'enveloppa dans la couverture en ayant soin de soulever sa lourde chevelure par-dessus le tissu de laine. Il s'éclipsa de nouveau.
L'orage faisait battre un volet sur la terrasse, la maison gémissait sous les assauts du vent. L'ombre bataillait contre la mumière et le jour qui pénétrait dans la salle, naviguait sur les murs, emporté en vagues par le courant des éclairs et du volet battant. Nessy repoussa les lourds rideaux qui obturaient deux autres grandes fenêtres, côté rue. La pluie fouetta les carreaux, Nessy éternua et resserra la couverture sur ses épaules.
Les yeux de la jeune femme déchiffraient le décor de la pièce. Une imposante cheminée ornée de stucs baroques occupait le mur à sa droite. Deux grandes armoires aux portes vitrées s'appuyaient à celui de gauche et encadraient une large ouverture sur une petite pièce où John avait disparu. Deux divans, quelques fauteuils et une table basse meublaient le centre de la salle. Un secrétaire en bois précieux et des consoles, guéridons et vitrines achevait d'investir l'espace le long des murs. Pas un tableau ne donnait d'indication sur les anciens habitants des lieux. Des marines, des paysages romantiques, des perspectives de villes, quelques natures mortes, mais aucun portrait.
John apparut sur la terrasse, il poussa le volet du pied et le bloqua d'une main car l'autre bras était chargé de bois. Il provoqua un courant d'air en entrant qui fit claquer une porte quelque part. Il s'ébroua tel un gros chien et déposa ses bûches dans la cheminée. Nessy admira la dextérité de l'homme à allumer le feu. Des grandes flammes jaillirent rapidement entre ses doigts. Il vint vers Nessy, prit la couverture et l'étendit à terre. Il plongea le regard dans l'abîme vert des yeux de la vouivre, Il posa la main sur sa hanche et l'attira contre lui. Elle répondit à son désir.
Comme de vieux amants qui se retrouvent après une longue absence, comme un soldat, comme une femme de marin, comme si chacun reconnaissait l'autre, comme si chaque geste de l'un appelait une caresse attendue, l'inconnue et l'égaré s'aimèrent par une nuit d'orage dans la maison abandonnée.
La chevelure
Ô toison, moutonnant jusque sur l'encolure !
Ô boucles ! Ô parfum chargé de nonchaloir !
Extase ! Pour peupler ce soir l'alcôve obscure
Des souvenirs dormant dans cette chevelure,
Je la veux agiter dans l'air comme un mouchoir !
La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,
Tout un monde lointain, absent, presque défunt,
Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique !
Comme d'autres esprits voguent sur la musique,
Le mien, ô mon amour ! nage sur ton parfum.
J'irai là-bas où l'arbre et l'homme, pleins de sève,
Se pâment longuement sous l'ardeur des climats ;
Fortes tresses, soyez la houle qui m'enlève !
Tu contiens, mer d'ébène, un éblouissant rêve
De voiles, de rameurs, de flammes et de mâts :
Un port retentissant où mon âme peut boire
A grands flots le parfum, le son et la couleur ;
Où les vaisseaux, glissant dans l'or et dans la moire,
Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire
D'un ciel pur où frémit l'éternelle chaleur.
Je plongerai ma tête amoureuse d'ivresse
Dans ce noir océan où l'autre est enfermé ;
Et mon esprit subtil que le roulis caresse
Saura vous retrouver, ô féconde paresse,
Infinis bercements du loisir embaumé !
Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues,
Vous me rendez l'azur du ciel immense et rond ;
Sur les bords duvetés de vos mèches tordues
Je m'enivre ardemment des senteurs confondues
De l'huile de coco, du musc et du goudron.
Longtemps ! toujours ! ma main dans ta crinière lourde
Sèmera le rubis, la perle et le saphir,
Afin qu'à mon désir tu ne sois jamais sourde !
N'es-tu pas l'oasis où je rêve, et la gourde
Où je hume à longs traits le vin du souvenir ?
Charles Baudelaire - Les Fleurs du Mal
L'homme marchait
L'homme marchait à grandes enjambées rapides au rythme d'un standard de Charlie Parker. Billie's Bounce n'était facile à siffloter et Nessy, qui était au moins aussi sourde que John au jazz, crut qu'il était amateur de sax ou même qu'il en jouait peut-être. Elle peinait à le suivre et s'essoufflait, toujours accrochée à son bras. La rue grimpait du port vers un plateau où s'étendaient les quartiers huppés de la ville. D'autant que l'air s'alourdissairt d'un orage imminent. Depuis toujours, il semblait que le ciel s'accordait à l'humeur de Nessy et qu'il s'efforçait d'arroser les instants à mémoriser. Il marmonait gravement, tout près d'eux, menaçant. L'éclair flécha soudain le ciel à trois pâtés de maisons. Le cumulonimbus creva lorsqu'ils débouchèrent sur l'avenue. De grosses gouttes s'écrasèrent sur leurs épaules et rebondirent sous leur pieds. En quelques secondes chemise et robe furent trempés. Nessy perçut l'odeur épicée de la peau chaude de John à travers le tissu humide et frissona. Ses pas étaient génés par le tissu de sa robe qui se plaquait sur ses cuisses. Sa chevelure reprit sous la pluie l'apparence lourde d'un bouquet d'algues rouge sombre pailleté de mica qui collait sur son dos. "On arrive" jeta-t-il.
Puis John stoppa devant l'entrée d'une haute demeure de l'avenue. Il poussa le grinçant portail de fer forgé sur le jardinet qui séparait la maison du trottoir. En réalité, ce qui devait être un jardinet autrefois était terriblement embroussaillé de ronces et d'orties. Nessy sautilla par-dessus les herbes folles et les piquants jusqu'aux marches du perron qu'elle grimpa quatre à quatre pour s'abriter sous le porche. La porte n'était pas fermée, il s'effaça pour la laisser entrer. "Il n'y a pas d'eau chaude" dit-il en s'échappant derrière une cloison. Nessy l'entendit monter un escalier. Deux hautes fenêtres éclairaient à peine la pièce obscure. Eclairs et tonnerre qui se battaient dehors, baignaient cet antre d'une ambiance inquiétante. Mais Nessy se sentit bien. Etrangement bien.
Les sandales rouges
Les sandales rouges aux pieds dorés claquent sur le pavé gris de la ville.
Où va le temps quand il passe ?



